Annie Mignard

Propos élémentaires sur la prostitution

Propos élémentaires sur la prostitution

Quelques extraits

Douceur de vivre

«Qui n’a pas connu la France avant 1789 ne sait pas ce qu’est la douceur de vivre, disait, je crois, Talleyrand. Qui n’a pas vécu dans les plantations du Sud avant la guerre de Sécession, n’a pas connu la douceur de vivre, disait une publicité. Qui n’a pas connu les bordels avant Marthe Richard, ignore une certaine douceur de vivre, soupirent beaucoup d’hommes. Serviteurs, esclaves, filles de joie, ou femmes des souvenirs d’enfance, à chaque fois, la douceur de vivre dans une société repose sur la soumission apparemment complaisante d’une population procurant agréments et voluptés à tous les sens du corps, sur une présence humaine se donnant de bon gré. Présence féminine la plupart du temps, et j’imagine que l’opinion générale tient confusément ce harem collectif de femmes pour un élément de douceur de vivre de son époque.  Douceur de vivre à sens unique, augmentant l’espace social d’un sexe, et contraignant celui de l’autre. J’imagine que savoir confusément, pour un homme, qu’on peut aller dans la ville, tâter ses billets dans sa poche, et dire : combien ? pour voir accomplir ses volontés secrètes, doit accroitre la capacité thoracique et donner un goût particulier à la vie quand on marche dans la rue. Et savoir confusément, pour une femme, que ses semblables, comme elle, ne peuvent être qu’objets dans ces tractations si banales, rétrécit le filet d’air qui lui entre dans les bronches, limite son territoire social imaginaire. »

Je suis mon corps

«Refuser la propriété des autres sur son corps, c’est aussi refuser sa propre propriété sur son corps. Le mot d’ordre féministe : «Mon corps est à moi», me semble aberrant, puisqu’on le comprend toujours littéralement. Qu’est ce que parler veut dire ? On n’a pas son corps, on est son corps. «Mon corps est moi.» Non un objet, un instrument, séparé de l’être, qu’on peut vendre, louer, abandonner, ou garder pour soi, mais l’être même. On ne s’appartient pas, on est. […]

Viol, avortement, prostitution, je ne comprends pas que les réactions divergent à leurs propos, alors qu’il s’agit de la même chose. Autant il est merveilleux d’être enceinte quand on le désire, autant avoir dans son ventre un corps étranger qu’on refuse, et qui croît, est un scandale affolant, invivable, comme un cancer, une question de légitime défense, de vie ou mort : c’est ça ou c’est moi. Et l’avortement est une  réaction élémentaire d’intégrité  corporelle, d’intégrité de soi.

Autant il est merveilleux de faire l’amour avec qui on désire, autant la pénétration par une chair étrangère imposée de force est un scandale affolant, invivable, l’irruption de la mort en soi. […]

Le corps réagit-il différemment lorsqu’il y a de l’argent et lorsqu’il n’y en a pas ? En est-on moins malade pour autant? Moins coupée ? Moins expulsée de soi-même? Où peut-on aller se réfugier quand le lieu de son corps est occupé par autrui ? Quand on n’a même plus son espace du dedans ? »

Propos élémentaires sur la prostitution par Annie Mignard, dans Les Temps Modernes n°356, mars 1976.

Photographie provenant du site de l’autrice.

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