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Susan Bordo : à  propos du dualisme corps-esprit

La philosophe américaine Susan Bordo commence son livre Unbearable weight (un poids insupportable) en parlant du dualisme corps-esprit, qui imprègne toute la pensée occidentale. Elle s’appuie pour cela sur un poème de Delmore Schwartz, The Heavy Bear Who Goes With Me (L’ours Lourd Qui Vient Avec Moi), qu’on peut lire ici (en anglais). Je vous propose ici une traduction personnelle. Comme elle s’appuie sur un poème, la traduction n’a pas été toujours aisée et peut peut-être comporter des imprécisions. C’est pour cela que j’ai placé le texte original à la toute fin d l’article.

A travers sa métaphore du corps comme étant un « ours lourd », Delmore Schwartz retrace de façon saisissante à la fois le dualisme caractéristique de la philosophie et de la théologie occidentales, et à la fois sa nature  agoniste et instable. L’épigraphe de Whitehead (note : une mère porteuse qui avait décidé de finalement garder le bébé, ce qui provoqua un procès) définit la construction dominante et ambiguë, celle qui contient et régule toutes les autres – celle de la disjonction et de la connexion, de la séparation et de l’intimité. « Le corps comme étant avec (Withness of the body) » : le corps comme n’étant pas « moi », mais « avec » moi, est en même temps le corps qui est inévitablement « avec moi ».  Comme un frère siamois, ni tout à fait moi, ni séparable de moi, mon corps m’a « suivi depuis l’obscurité de la matrice », se déplaçant où je me déplace, m’accompagnant dans chacun de mes actes. Même durant le sommeil, « il respire à mon côté ». Pourtant, alors que je ne peux pas me débarrasser de cette créature, alors que je suis obligée de vivre dans l’intimité avec «lui», il demeure une présence bizarre et étrangère : il est «privé», «près de moi», mais néanmoins «opaque».

Le corps est un ours – une brute, capable d’une violence imprévisible et chaotique, d’agression (« disheveling all … kicks the football / Boxes his brother in the hateridden city » « Mettant tout en pagaille…. Il lance le ballon/ Frappe son frère dans la cité en proie à la haine » ), mais ne peut pas faire du mal de manière calculée. Cela exigerait de l’intelligence et de l’anticipation, et l’ours est avant tout une créature d’instinct, de nécessité primitive. Gouverné par l’oralité, par la faim, par l’expérience aveugle de « mise en bouche », par la recherche de miel et de sucre, il est «amoureux»  – un sentiment délicat et romantique – mais  avec les désirs les plus basiques, les plus infantiles : l’apaisement par les choses sucrées, la délivrance par la colère, l’épuisement dans la stupeur. Même dans cette stupeur, il a faim, il a envie, il hurle pour une réplétion, dont le vague souvenir lui parvient de sa vie dans l’utérus, lorsque le besoin et l’accomplissement occupaient le même moment, quand la frustration (et le désir) lui était inconnue.

L’ours, qui est le corps, est maladroit, brut, dégoûtant, un imbécile pesant, qui me fait échouer dans tous mes efforts pour m’exprimer clairement, pour communiquer mon amour. Bêtement, inconsciemment, dominé par l’appétit, il déforme continuellement ma «motivation spirituelle », mon moi plus beau, plus clair ; comme un faiseur d’image dans l’obscurité de la caverne de Platon, il projette au monde une fausse image de moi, une caricature boursoufflée et stupide de mon être « intérieur ». Je serais un amoureux sensible et attentionné, je clamerais mon amour avec mes sentiments les plus intimes, mais il « ne la touche que grossièrement », il ne désire qu’un soulagement brute et physique. Je voudrais affronter la mort avec courage, mais il est terrifié, et dans sa terreur, dans sa recherche de confort, de caresses, de nourriture, afin de devenir insensible à cette connaissance, il devient ridicule, un clown risible, accomplissant des tours sur une corde raide, de laquelle il doit inévitablement tomber.

L’ours qui est mon corps est lourd, « m’entraînant avec lui. » « Tonne centrale de chaque lieu (The central ton of every place) », il exerce une traction vers le bas – vers la terre et vers la mort. « En dessous » de la corde raide sur laquelle il accomplit ses cascades, se trouve la terrible vérité qu’un jour l’ours deviendra de la simple matière, sans vie, « viande » pour les vers. Et lui, « cet animal incontournable », m’entrainera, moi, vers ce destin, car c’est lui, et non moi, qui a le contrôle, me tirant avec lui dans la « mêlée d’appétit », la bousculade hobbesienne de l’instinct et de l’agression qui est, dans la vision de Schwartz, propre à la condition humaine.

Analyse historique

Bordo poursuit sa réflexion en disant que le corps, conçu comme étant animal et instinctif, un lieu de désirs, et une prison pour l’âme, en opposition à l’esprit, est une conception courante dans la philosophie occidentale. Elle précise néanmoins que cette conception du corps a pu varier au cours de l’Histoire. Par exemple, pour Schwartz, le corps est un obstacle à l’expression de la « vie intérieure », idée caractéristique de l’époque moderne, et qui aurait paru bien étrangère à Platon (bien que Schwartz évoque le mythe de la caverne). Pour Platon, le problème avec le corps est qu’il se trompe : ses sens ne sont pas fiables et ses désirs nous poussent à l’erreur et à l’illusion.

Quant au désir sexuel, Platon considérait qu’il pouvait certes distraire le philosophe de la recherche de connaissance (cf Phédon), mais qu’il pouvait aussi être une première étape vers un but plus spirituel (cf Le Banquet). Dans la tradition chrétienne, le corps sexuel est sans équivoque : c’est bien l’ours imaginé par Schwartz, un appétit animal, grossier, instinctif, nous poussant vers le péché. Pour la science du XVIIème siècle, le corps n’est plus conçu avant tout comme source de péché, mais reste un lieu d’instinct, mécanique, inférieur à l’esprit, et qui peut être quantifié et contrôlé.

Malgré ces variations historiques dans la vision du corps, un élément demeure constant : le corps est quelque chose de séparé du vrai moi (appelé âme, esprit ou encore volonté) et comme allant à l’encontre des efforts de ce vrai moi, ce vrai moi étant plus noble et/ou plus proche de Dieu.

Quel rapport avec les droits des femmes ?

Bordo fait cette remarque : cette dichotomie corps/esprit est en réalité sexuée. Les femmes jouent le rôle du corps, de la matière (moins noble). Les hommes celui de l’esprit (plus noble). Les féministes ont depuis longtemps fait remarquer que femmes sont associées à leur corps, de manière plus étroite que les hommes aux leurs, et ce concept a été appelé «objectivation sexuelle ».

Les femmes sont donc des ourses. Corporelles, animales, elles séduisent les hommes et les entraînent vers le péché. Stupides et faibles, elles capitulent devant le désir sexuel (une idée très fréquente lors de la chasse aux sorcières : les femmes se laissent plus facilement séduire par le Diable. C’est pour cela, selon les inquisiteurs, que les condamnations pour sorcellerie concernaient très majoritairement des femmes).

Le corps, ses désirs, ses appétits et ses émotions, doivent être contrôlé par l’esprit et la volonté, car sinon ils risque de provoquent le chaos et le désordre. Les femmes, et leurs désirs et leurs appétits, dévorant, monstrueux, doivent également être contrôlés par les hommes.

L’esprit est action, conscience et volonté. Le corps est inconscient et passif : à peine perçoit-il des signaux, auxquels il se contente de répondre instinctivement. Les hommes sont actifs,  les femmes sont passives, y compris dans la sexualité et la reproduction. Selon Aristote, les femmes n’étaient qu’un réceptacle à la reproduction, dans lequel les hommes inoculaient la véritable matière active et créatrice, le sperme. Cette conception masculin/actif – féminin/passif dans la reproduction continue à perdurer aujourd’hui, avec cette idée d’un ovule attendant sagement les spermatozoïdes qui se livrent à une course infernal.

Une autre conséquence pour les femmes de cette dichotomie corps-esprit (mais qui n’est pas évoquée dans cette introduction par Susan Bordo) : le corps est perçu comme quelque chose d’extérieur à soi. Cela entraîne la normalisation de tout un tas de violences infligées aux femmes. On considère que les régimes ou la chirurgie esthétique sont « normales » et « bénignes » parce que le corps n’est perçu que comme une sorte de pâte à modeler qu’on peut modifier à son gré, sans que cela n’entraîne de conséquences sur soi. Il en va de même pour la prostitution ou les mères porteuses : ce qui arrive à mon corps n’arrive pas vraiment à moi (voir à ce sujet mon article sur la dissociation et cet extrait de Propos élémentaires sur la prostitution par Annie Mignard). Par ailleurs, le corps des femmes est vu comme un ennemi à dompter, à dresser, dont les appétits sont irrationnels et s’opposent à la volonté de l’esprit. Les femmes apprennent à ne pas écouter leurs désirs, leurs envies ou leurs douleurs. Lors de la période victorienne (et encore aujourd’hui, dans une moindre mesure), les désirs sexuels des femmes étaient très réprimés. Actuellement, on attend des femmes qu’elles luttent constamment contre leurs désirs de manger des choses qu’elles apprécient (c’est de la gourmandise, un péché capital…) pour garder la ligne.

Texte original

Through his metaphor of the body as « heavy bear, » Delmore Schwartz vividly captures both the dualism that has been characteristic of Western philosophy and theology and its agonistic, unstable nature. Whitehead’s epigraph sets out the dominating, doubleedged construction, the one that contains and regulates all the others—that of disjunction and connection, separateness and intimacy. « The withness of the body »: the body as not « me » but « with » me is at the same time the body that is inescapably « with me. » Like a Siamese twin, neither one with me nor separable from me, my body has « followed me since the black womb held, » moving where I move, accompanying my every act. Even in sleep, « he » is « breathing at my side. » Yet, while I cannot rid myself of this creature, while I am forced to lived with « him » in intimacy, he remains a strange, foreign presence to me: « private, » « near, » yet « opaque. »

The body is a bear—a brute, capable of random, chaotic violence and aggression (« disheveling all . . . kicks the football / Boxes his brother in the hateridden city »), but not of calculated evil. For that would require intelligence and forethought, and the bear is above all else a creature of instinct, of primitive need. Ruled by orality, by hunger, blindly « mouthing » experience, seeking honey and sugar, he is « in love »—delicate, romantic sentiment—but with the most basic, infantile desires: to be soothed by sweet things, to discharge his anger, to fall exhausted into stupor. Even in that stupor he hungers, he craves, he howls for a repletion dimly remembered from life in the womb, when need and fulfillment occupied the same moment, when frustration (and desire) was unknown.

The bear who is the body is clumsy, gross, disgusting, a lumbering fool who trips me up in all my efforts to express myself clearly, to communicate love. Stupidly, unconsciously, dominated by appetite, he continually misrepresents my « spirit’s motive, » my finer, clearer self; like an imagemaker from the darkness of Plato’s cave, he casts a false image of me before the world, a swollen, stupid caricature of my « inner » being. I would be a sensitive, caring lover, I would tell my love my innermost feelings, but he only « touches her grossly, » he only desires crude, physical release. I would face death bravely, but he is terrified, and in his terror, seeking comfort, petting, food to numb him to that knowledge, he is ridiculous, a silly clown performing tricks on a tightrope from which he must inevitably fall.

The bear who is my body is heavy, « dragging me with him. » « The central ton of every place, » he exerts a downward pull—toward the earth, and toward death. »Beneath » the tightrope on which he performs his stunts is the awful truth that one day the bear will become mere, lifeless matter, « meat » for worms. And he,  »that inescapable animal », will drag me to that destiny; for it is he, not I, who is in control, pulling me with him into the « scrimmage of appetite, » the Hobbesian scramble of instinct and aggression that is, in Schwartz’s vision, the human condition.