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Le contrat sexuel

Le contrat sexuel

La constitution de deux sphères : publique et privée

«L’histoire politique la plus célèbre des temps modernes, et celle qui a eu le plus d’influence, est développée dans les écrits des théoriciens du contrat social. Ce récit – ou histoire conjecturale – raconte comment une nouvelle société civile et une nouvelle forme de droit politique sont crées à travers un contrat originel. […] Si l’on en croit les représentations classiques, la théorie du contrat social est une histoire de liberté. On interprète parfois le contrat originel comme l’acte par lequel ceux qui vivent dans l’état de nature échangent les insécurités de la liberté naturelle contre une liberté civile égale, cette fois protégée par l’Etat. […] D’un certain point de vue, la société civile est l’ordre contractuel qui succède à l’ordre prémoderne traditionnel du statut, de sorte que l’ordre civil d’un gouvernement constitutionnel limité remplace l’absolutisme politique. D’un autre point de vue, la société civile remplace l’état de nature – et une nouvelle fois, le terme de « civil » désigne aussi l’une des sphères de la « société civile », à savoir la sphère publique.

[…]

La « société civile » se distingue des autres formes d’ordre social par la séparation de la sphère publique d’avec la sphère privée ; la société civile est séparée en deux royaux opposés, chacun ayant un mode d’association  distinct et différent. Pourtant l’attention se porte  sur l’une des deux sphères seulement, qui est traitée comme le seul domaine intéressant en politique. Il est rare que l’on s’interroge sur la signification politique de l’existence de deux sphères, ou sur la façon dont ces deux sphères sont crées. […] Les femmes ne prennent pas part au contrat originel, mais elles ne restent pas pour autant dans l’état de nature […]. Les femmes sont intégrées à une sphère qui, à la fois, est et n’est pas dans la société civile. La sphère privée fait partie de la société civile, mais est séparée de la sphère « civile ». L’antinomie privé/public est une autre façon d’exprimer l’antinomie naturel/civil  et femmes/hommes. La sphère privée, féminine (et naturelle) et la sphère publique, masculine (et civile) sont opposées, mais elles tirent leur signification l’une de l’autre ; de même que la signification de la liberté civile de la vie publique apparaît dans toute sa lumière lorsqu’on l’oppose à l’assujettissement naturel, qui caractérise le domaine privé.

[…]

Les « institutions libres » supposent des individus qu’ils soient égaux les uns par rapport aux autres. Les relations domestiques entre maître et esclave et entre maître et serviteur – qui sont des relations entre individus inégaux – ont laissé place à la relation entre capitaliste ou employeur et salarié ou travailleur. […] Le salarié est désormais dans un rapport d’égalité civile avec son employeur dans le domaine public du marché capitaliste. La ménagère reste, quant à elle, confinée dans la sphère domestique et privée, mais les relations inégales de la vie domestique le sont « naturellement », et n’enlèvent donc rien à l’égalité universelle du monde public.

[…]

Famille (privée) et société civile/Etats (publics) sont séparés et inséparables ; la société civile est un ordre patriarcal. […] Les hommes cessent d’être maîtres et esclaves, mais l’ordre social de Hegel exige une conscience différenciée sexuellement. […] La reconnaissance que le mari obtient de sa femme est précisément celle qui est requise dans le patriarcat moderne : il est reconnu comme un maître patriarcal, ce que seule une femme peut lui garantir.»

Carole Pateman, Le Contrat Sexuel, 1988

Pourquoi je pense que c’est important ?

Les idées des théoriciens du contrat social (Hobbes, Rousseau, Locke…) sont celles qui ont permis d’aboutir à la Révolution Française et à la fin de la monarchie absolue. Ils ont critiqué l’ordre ancien où un maître (un noble) disposait d’autres hommes : ses serviteurs ou ses esclaves. Ils ont affirmé que tous les hommes sont libres et égaux, et peuvent librement contracter les uns avec les autres, pouvant par exemple choisir de vendre leur force de travail à un autre. L’ordre patriarcal classique (la monarchie) où le père régnait et dominait ses fils et ses serviteurs, a été donc renversé par la fraternité où chaque « individu » (= homme blanc) possède les mêmes droits civils.

Les socialistes ont traditionnellement critiqué les théoriciens du contrat social sur une chose : les hommes ne naissent pas véritablement libres et égaux, puisque les riches continuent à donner naissance à des riches. Carole Pateman ne se contente pas de cela : elle fait remarquer que les « individus » impliqués dans le contrat social sont des hommes (blancs). Selon les théoriciens du contrat, à l’exception de Hobbes, les femmes ne peuvent pas prendre part au contrat social à cause de leurs capacités intellectuelles limitées (Non, la misogynie de Rousseau n’est pas une légende). Elles ont donc été confinées dans une sphère privée (la famille), qui est une sorte de « bulle » où l’ordre ancien du statut, de l’état de nature (la loi du plus fort, en somme) peut continuer à régner : les femmes et les enfants doivent être assujettis aux hommes selon ces théoriciens. Le mariage est une institution qui permet à chaque homme d’avoir accès de manière égalitaire à une femme et de pouvoir régner en maître sur une bulle privée (la famille) : l’ordre fraternel, où tous les hommes sont des égaux, est ainsi assuré par un accès égalitaire au corps des femmes.

Je pense que ce texte est important car, encore aujourd’hui, les relations entre hommes (par exemple entre un travailleur et un capitaliste), relevant de la « sphère publique », sont considérées comme politiques et importantes. Les relations dans la sphère privée, entre hommes et femmes sont considérées comme apolitiques et relevant de la Nature :

  • le viol est dû à la Nature : les hommes ont plus de besoin et sont biologiquement poussés à mettre leurs gamètes partout
  • les violences conjugales sont dues à la nature : les hommes sont plus forts que les femmes, et c’est normal qu’il y ait des disputes dans un couple
  • le travail domestique et gratuit des femmes (qui sera d’ailleurs comparé à de l’esclavage par Carole Pateman, car il s’agit d’un travail gratuit contre de la protection (toit, nourriture…), qui est la définition classique de l’esclavage : le travailleur libre reçoit un salaire et non pas une protection… même si Pateman nuance fortement la distinction travailleur/esclave) est dû aux cerveaux différents des hommes et des femmes.
  • etc.

Le succès populaire de pseudo-sciences, vulgarisé dans des livres comme Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus, ou encore ceux du couple Pease, nous montre comment ces idées sont encore à l’œuvre.

Par ailleurs, beaucoup de personnes refusent de commenter ce qui se passe dans la « sphère privée », notamment en ce qui concerne la sexualité. Souvenez-vous des défenseurs de DSK qui s’offensaient qu’on le condamne pour ses relations avec les femmes, relations qui faisaient partie de sa fameuse « bulle privée », une zone apparemment de non droits. Ou pensez aux personnes qui refusent d’analyser politiquement les pratiques sexuelles, ou la division sexuée des tâches domestiques, qui « ne regarde personne ». Ou encore à celles qui considèrent que le viol ou les violences conjugales ne sont pas des sujets aussi importants que le chômage ou la crise économique. Le mot d’ordre féministe « le privé est politique » n’a donc jamais été aussi important !

Notons que si les « individus », les êtres capables de prendre part au contrat social, sont des hommes, ce sont aussi des hommes blancs. Les relations entre noir-e-s et blanc-he-s relèvent également de la nature, les noir-e-s étant biologiquement inférieurs aux blanc-he-s, selon les théories en vogue à l’époque des théories classiques du contrat. Il existe un livre analysant ceci, intitulé le Contrat Racial, .

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Liberalism and the Death of Feminism

Liberalism and the Death of Feminism

«Il exista une fois un mouvement féministe. [ … ]

Lorsque ce mouvement critiquait le viol, il critiquait les violeurs et le point de vue  selon lequel le viol est du sexe. Quand il critiquait la prostitution, il critiquait les proxénètes, les clients et le point de vue selon lequel les femmes sont nées pour vendre du sexe. Quand il critiquait l’inceste, il critiquait ceux qui avaient fait ça à nous, et le point de vue qui érotisait notre vulnérabilité et notre silence imposé. Quand il critiquait les violences conjugales, il critiquait  les agresseurs, et le point de vue selon lequel la violence  exprime l’intensité de l’amour. Personne ne pensait qu’en critiquant ces pratiques, le mouvement critiquait leurs victimes.

Il a également critiqué des concepts sacrés, du point de vue matériel de l’existence des femmes, de notre réalité, des concepts comme le choix. C’était un mouvement qui savait que quand les conditions matérielles excluent 99% vos options, ça n’a pas de sens d’appeler le 1% restant -ce que vous faites – votre choix. Ce mouvement n’était pas dupe de concepts comme le consentement. Il savait que quand la force est une partie normalisée du sexe, que quand un « non » est pris pour un « oui », que quand la peur et le désespoir engendrent un acquiescement, et que cet acquiescement est considéré comme un consentement, alors le consentement n’est pas un concept significatif.»

« Once there was a women’s movement. […]

When this movement criticized rape, it meant rapists and the point of view that saw rape as sex. When it criticized prostitution, it meant pimps and johns and the point of view that women are bom to sell sex. When it criticized incest, it meant those who did it to us, and the  point of view that made our vulnerability and enforced silence sexy.  When it criticized battery, it meant batterers, and the point of view that violence expressed the intensity of love. Nobody thought that in criti­cizing these practices, the movement was criticizing their victims.

It also criticized sacred concepts from the standpoint of women’s material existence, our reality, concepts like choice. It was a  movement that knew when material conditions preclude 99 percent of your op­tions, it is not meaningful to call the remaining 1 percent— what you are doing— your choice. This movement was not taken in by concepts like consent. It knew that when force is a normalized part of sex, when no is taken to mean yes, when fear and despair produce acquiescence and acquiescence is taken to mean consent, consent is not a meaning­ful concept. »

Liberalism and the Death of Feminism, par Catharine MacKinnon, 1990

Lire le texte en entier (anglais)