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Le contrat sexuel

Qu’est ce qui ne va pas dans la prostitution ?

« On entend également couramment, en particulier par la voix de la droite religieuse, mais aussi de la gauche, que le problème dans la prostitution  est que les femmes engagées dans ce métier sont exploitées et humiliées, comme de nombreux autres travailleurs au sein du capitalisme. Une nouvelle fois, la question de la subordination n’est pas prise en compte. Dans les argumentations qui traitent de la contrainte économique, la comparaison est souvent retournée : plutôt que d’assimiler les prostituées à des travailleuses exploitées, on décrit les travailleurs comme étant dans la même position que les prostituées.  Les critiques marxistes de la prostitution s’inspirent de l’affirmation de Marx selon laquelle la prostitution est l’incarnation de l’avilissement du citoyen moderne en tant que producteur. Dès lors, le contrat de prostitution n’apparaît plus comme un exemple particulier de contrat de travail : c’est le  contrat de travail qui devient  un contrat de prostitution. La figure de la prostituée peut dès lors symboliser tout ce qui ne va pas dans le travail salarié. […] Le fait que la prostituée apparaisse comme un symbole si évident de l’avilissement du travail salarié fait naître le soupçon que ce qu’elle vend n’est pas tout à fait équivalent à la force de travail cédée par les autres travailleurs.

[…]

La force de travail (labour power) est une fiction politique.  Le capitaliste ne conclut pas un contrat pour utiliser les services ou la force de travail du prolétaire, cela est impossible. Le contrat de travail confère à l’employeur le droit de régir l’usage du travail (labour) du travailleur, c’est-à-dire la personne et le corps du travailleur pendant la période définie par le contrat de travail. De la même manière, les services de la prostituée ne peuvent pas être assurés à moins qu’elle ne soit présente ; la propriété de sa propre personne, à la différence des propriétés matérielles, ne peut être séparée de son propriétaire. Le client, le « micheton », l’homme qui contracte pour user des services de la prostituée, acquiert, comme l’employeur, autorité sur l’usage de sa personne et de son corps pendant la durée du contrat de prostitution, mais c’est là que la comparaison entre  l’esclave salarié et la prostituée, entre le contrat de travail et le contrat de prostitution, ne tient plus.

Le capitaliste n’a pas d’intérêt intrinsèque pour le corps et la personne du travailleur ou, du moins, il n’a pas pour eux le même type d’intérêt que l’homme qui conclut un contrat de prostitution. L’employeur est essentiellement intéressé par les marchandises produites par le travailleur, c’est-à-dire par le profit. […] l’employeur peut aussi remplacer – c’est monnaie courante – remplacer les travailleurs par des machines, et, depuis les années 1980, par des robots et autres machines informatisées. Les employeurs préfèrent même des machines aux travailleurs parce qu’elles sont comme des esclaves absolument fidèles. […]

A la différence des employeurs, les hommes qui concluent un contrat de prostitution  ne sont intéressés que par une chose : la prostituée et son corps. Il existe un marché pour les substituts de corps de femmes, pour les « poupées gonflables », mais, contrairement aux machines qui replacent les travailleurs, on vante dans ces poupées le fait qu’elles sont « plus vraies que natures ». Ces poupées sont un substitut littéral pour les femmes, et non un substitut fonctionnel comme la machine qui remplit le rôle du travailleur à sa place. Même un substitut de femme en plastique peut donner à un homme le sentiment d’être un maître patriarcal. Dans la prostitution, c’est le corps d’une femme, et l’accès sexuel à ce corps, qui fait l’objet du contrat. Que des corps soient vendus sur le marché en tant que corps évoque très fortement l’esclavage. Il n’est donc pas entièrement inapproprié de symboliser l’esclavage salarial par la figure de la prostituée plutôt que par celle du travailleur masculin. Mais la prostitution diffère de l’esclavage salarié. Aucune forme de force de travail ne peut être séparé du corps, mais ce n’est qu’avec le contrat de prostitution que l’acheteur obtient un droit unilatéral d’usage sexuel direct du corps d’une femme.»

Carole Pateman, Le Contrat Sexuel, 1988

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Propos élémentaires sur la prostitution

Propos élémentaires sur la prostitution

Quelques extraits

Douceur de vivre

«Qui n’a pas connu la France avant 1789 ne sait pas ce qu’est la douceur de vivre, disait, je crois, Talleyrand. Qui n’a pas vécu dans les plantations du Sud avant la guerre de Sécession, n’a pas connu la douceur de vivre, disait une publicité. Qui n’a pas connu les bordels avant Marthe Richard, ignore une certaine douceur de vivre, soupirent beaucoup d’hommes. Serviteurs, esclaves, filles de joie, ou femmes des souvenirs d’enfance, à chaque fois, la douceur de vivre dans une société repose sur la soumission apparemment complaisante d’une population procurant agréments et voluptés à tous les sens du corps, sur une présence humaine se donnant de bon gré. Présence féminine la plupart du temps, et j’imagine que l’opinion générale tient confusément ce harem collectif de femmes pour un élément de douceur de vivre de son époque.  Douceur de vivre à sens unique, augmentant l’espace social d’un sexe, et contraignant celui de l’autre. J’imagine que savoir confusément, pour un homme, qu’on peut aller dans la ville, tâter ses billets dans sa poche, et dire : combien ? pour voir accomplir ses volontés secrètes, doit accroitre la capacité thoracique et donner un goût particulier à la vie quand on marche dans la rue. Et savoir confusément, pour une femme, que ses semblables, comme elle, ne peuvent être qu’objets dans ces tractations si banales, rétrécit le filet d’air qui lui entre dans les bronches, limite son territoire social imaginaire. »

Je suis mon corps

«Refuser la propriété des autres sur son corps, c’est aussi refuser sa propre propriété sur son corps. Le mot d’ordre féministe : «Mon corps est à moi», me semble aberrant, puisqu’on le comprend toujours littéralement. Qu’est ce que parler veut dire ? On n’a pas son corps, on est son corps. «Mon corps est moi.» Non un objet, un instrument, séparé de l’être, qu’on peut vendre, louer, abandonner, ou garder pour soi, mais l’être même. On ne s’appartient pas, on est. […]

Viol, avortement, prostitution, je ne comprends pas que les réactions divergent à leurs propos, alors qu’il s’agit de la même chose. Autant il est merveilleux d’être enceinte quand on le désire, autant avoir dans son ventre un corps étranger qu’on refuse, et qui croît, est un scandale affolant, invivable, comme un cancer, une question de légitime défense, de vie ou mort : c’est ça ou c’est moi. Et l’avortement est une  réaction élémentaire d’intégrité  corporelle, d’intégrité de soi.

Autant il est merveilleux de faire l’amour avec qui on désire, autant la pénétration par une chair étrangère imposée de force est un scandale affolant, invivable, l’irruption de la mort en soi. […]

Le corps réagit-il différemment lorsqu’il y a de l’argent et lorsqu’il n’y en a pas ? En est-on moins malade pour autant? Moins coupée ? Moins expulsée de soi-même? Où peut-on aller se réfugier quand le lieu de son corps est occupé par autrui ? Quand on n’a même plus son espace du dedans ? »

Propos élémentaires sur la prostitution par Annie Mignard, dans Les Temps Modernes n°356, mars 1976.

Photographie provenant du site de l’autrice.